1. Les Sangliers de l'Automne

Sanglier



Les rues de la ville basse étaient encombrées de mille et un badauds, bloquées par d’innombrables chariots chargés de victuailles, d’animaux étranges et d’objets hétéroclites comme chaque année lors de la grande foire d'automne. Fendant la foule avec décontraction, une carriole bariolée cahotait sur la route mal pavée de la capitale, remarquant à peine le tumulte et n’étant en rien ralentie. Violette et grise, elle était tirée par un cheval albinos, qui gardait les oreilles pointées vers l’avant et trottait allègrement sans montrer le moindre signe d’excitation dans la cohue. Le cocher était tranquillement appuyé contre le chambranle de son véhicule, une cape mauve drapée sur les épaules. Il mâchonnait un brin d’herbe en souriant et dressait de temps en temps deux doigts devant lui en marmonnant quelques mots. C’était un homme encore jeune, brun, aux yeux très verts. Son expression avait quelque chose de vaguement amusé. A ses cotés trottait une jeune femme, en tenue de selle, montée sur un étalon noir de jais, moins rassuré par le tumulte. Néanmoins, les gens s’écartaient sur son passage comme ils le faisaient pour la carriole. La demoiselle avait l’air encore plus joyeuse que son compagnon, et contemplait la populace assemblée avec un sourire ravi. De temps à autre, elle levait les yeux.
" Le Repos du Guerrier ? " annonça-t-elle en désignant une enseigne qui grinçait sur la façade d’une maison cossue.
" Oh non, banal… " répondit son compagnon de route.
" Ne sois pas si difficile… Caméléon est crevé, Le Ténébreux est plus que crevé, mon postérieur est crevé lui aussi… "
" Encore une… "
" Pff… Toi et tes chiffres magiques ! "
" Promis. "
" Les Sangliers de l’Automne ? "
" Je prends ! "
" Tu prends les Sangliers de l’Automne ? Pourquoi ? "
" Parce que c’est romantique ! " s’exclama-t-il en s’engageant sous l’arche de pierre qui séparait l’auberge de la rue.
La cour était de petite taille, encerclée par de hauts murs et deux bâtiments qui formaient un angle droit : le corps du logis et les écuries. Un hêtre pourpre en occupait le centre, et un tapis de feuilles mortes étouffa le son des sabots lorsque les voyageurs se glissèrent dans son ombre. L’homme arrêta son cheval sous la ramure de l’arbre et sauta de son siège. Il flatta l’encolure de Caméléon qui encensa en renâclant, presque déçu d’être à bon port. A son tour, la jeune femme mit pied à terre, attacha sa monture à l’arrière du véhicule et les rejoignit. Derrière eux, le capharnaüm de la ville semblait moins réel, même s’ils pouvaient apercevoir le flot compact des passants par l’ouverture du portail.
" Incroyable ton sortilège... Sans lui, nous serions encore à la Porte Sud, coincé derrière ce char à bœufs qui puait les vieux champignons… " fit-elle.
" Je l’ai appelé Fend-La-Foule, et je dois dire qu’il a eu son utilité... " répondit-il avec le sourire.
Ils levèrent les yeux sur l’enseigne et la devanture de l’auberge. Massive, bardée de croisillons en bois apparent, elle était un de ces beaux édifices remontant aux origines de Gérébra, ayant survécu à de nombreuses guerres, autant d’incendies et d’inondations. Sur une plaque de bois, suspendue au dessus de la porte, deux grands sangliers peints fouinaient la terre de leurs défenses, soulevant une myriade de feuilles mortes. Les deux voyageurs se dévisagèrent avec une grimace.
" Les Sangliers de l’Automne, hein… Espérons qu’ils sont plus accueillants que ceux qu’on a croisés dans Shallow. " railla-t-elle en rejoignant la porte.
L’homme se frotta le visage pour en retirer une partie de la poussière du voyage puis lui décocha un sourire ironique.
" Sois positive, Hélène, positive ! C’est le secret. "
Il poussa la lourde porte pour entrer dans la salle.
" Un bon lit et un bon bain, c’est ça le vrai secret… " grogna-t-elle en le suivant.
Hélène avait une mauvaise opinion des tavernes et autres bouges dans lesquels ils s’étaient arrêtés sur la route. La plupart étaient peuplés d’individus peu recommandables qui lui avaient fait des avances parfois insistantes, et comme Ibsen n’avait rien d’un guerrier, elle avait souvent dû s’éclipser en vitesse. Ils avaient fini par dormir au creux des bois, à l’arrière de la carriole, pour se prémunir d’ennuis plus sérieux. Mais le confort laissait à désirer, et si Ibsen aimait se laver dans les cascades glacées, elle y avait juste glissé un petit orteil avant de décider que la poussière était bonne pour la santé.
L’intérieur des Sangliers de l’Automne puait la sueur et la bière, comme partout ailleurs. Une douzaine de clients étaient éparpillés autour des tables, et tous se tournèrent vers eux à leur entrée. Derrière le bar, se trouvait la tenancière, qui les dévisagea sévèrement. Elle ne concordait pas avec la représentation de l’aubergiste qu’avait Hélène,  car elle était svelte et jolie, manifestement plus soignée que son établissement. Brune, les yeux sombres, elle avait la beauté des femmes du sud que chantaient les ménestrels.
" Nous sommes complets ! " lança-t-elle en les voyant approcher.
Hélène lâcha un soupir sonore et se laissa tomber sur un tabouret. Elle accrocha la cape d’Ibsen d’une main et l’obligea à faire volte-face.
" Voilà où nous en sommes avec tes chiffres magiques… J’espère que tu es prêt à fendre la foule une fois de plus… "
" Je peux lui demander si elle a une idée de où nous pourrions trouver à loger, peut-être… "
" Tu peux faire ça. "
" Je vais faire ça. Positive, ma belle. La journée n’est pas terminée. "
" J’ai envie de dormir, Ibsen. "
" Toute chose vient en son temps. "
" Ah oui, ça c’est une grande parole, tiens. "
Il dégagea sa cape d’un coup sec et gagna le comptoir. Hélène l’entendit échanger un salut poli avec la tenancière puis s’engager dans une conversation. Ibsen était un charmeur, il était probablement lancé pour vingt minutes. Au prix d’un effort douloureux, elle avait vraiment mal aux reins, Hélène s’extirpa de son siège et retourna à l’extérieur. Caméléon fouinait dans les feuilles mortes, les naseaux frémissants. Le Ténébreux avait l’attitude du cheval à moitié endormi, appuyé contre le bois de la carriole, un sabot levé. La jeune femme eut un pincement de cœur à l’idée de les renvoyer dans le désordre de la civilisation. Ils marchaient depuis plus de huit heures et avaient bien mérité un peu de repos.
Elle regagnait la carriole lorsque la silhouette d’un homme se dessina dans l’espace du portail. Hors d’haleine, il courut droit vers elle. Un instant, leurs regards se croisèrent. Plutôt petit, habillé tout de noir, il avait d’étranges yeux aux reflets violets. Il lui sourit amicalement, puis d’un saut, prit appui sur la carriole, se hissa sur le toit, attrapa une branche du hêtre, et disparut dans sa ramure. Le tout avait pris seulement quelques secondes. Hélène resta interdite, lorsque avec fracas, un groupe de cavaliers déboucha dans la cour. Elle reconnut immédiatement l’uniforme rouge frappé d’un cheval ailé de la milice urbaine de Gérébra. Plusieurs fois au cour des dernières semaines, elle avait eu l’opportunité de se familiariser avec les couleurs des différents corps de l’armée régulière, rouge pour les miliciens, vert pour les hommes de Shallow, bleu pour les militaires et gris pour la marine. Les chevaliers dragons portaient du jaune, mais elle n’en avait encore vu aucun. Le cheval ailé, bien sûr, était le symbole du royaume gérébran. Al Feratz, l’esprit des nuages, veille sur nous, pensa Hélène.
" Vous ! Avez-vous vu un homme venir par ici ! ? " l’apostropha le premier cavalier, sûrement un gradé, la barbe courte et soignée, le regard plus bleu que le ciel en été.
" Un homme ? "
" Petit, habillé en noir ? " continua-t-il.
Hélène le scruta. Il avait la mine furieuse et tirait sans modération sur les rênes de sa monture, une malheureuse jument rousse. Jeune, sans doute pas plus de trente ans, mais déjà arrogant.
" Je n’ai vu personne. " annonça-t-elle d’une voix égale.
" Personne ? "
" Personne, personne. " Elle haussa les épaules. " Désolée, capitaine… "
Il cracha par terre et son cheval fit un écart.
" On repart, les gars! " s’exclama-t-il à l’intention de ses hommes et mit le cap sur la sortie.
Hélène remarqua qu’un des miliciens jetait des coups d’œil furtifs vers le hêtre, et finit par croiser son regard. Il n’était pas dupe. Il fila néanmoins sans rien dire à la suite de sa compagnie, et dans le même tonnerre, les cavaliers disparurent dans la foule. Hélène soupira et frissonna un instant. Une seconde plus tard, le curieux fuyard était à ses côtés, des morceaux d’écorce maculant son costume, qu’il balaya de la main.
" On se connaît ? " demanda-t-il en la regardant droit dans les yeux, une moue suspicieuse sur les traits.
" Non. Je ne crois pas. " répondit-elle.
" Pourquoi m’avez-vous couvert, alors ? "
" Parce que je le sentais comme ça. " dit Hélène, simplement.
" Vous êtes sûre que vous ne savez pas qui je suis ? "
Elle le détailla. Il devait mesurer un mètre septante-cinq, pas plus. Mince mais musclé, dans son costume noir, il avait la dégaine d’un coupe-jarret de conte de fées. Le cheveu sombre, court, et puis ses étranges yeux violets rajoutaient une once de ténèbres à son personnage. Pourtant son visage ouvert avait quelque chose de naïf et de bienveillant.
" Je n’en ai aucune idée, je suis désolée, je ne voudrais pas vous manquer de respect si vous êtes quelqu’un de connu ou quoi… Mais je viens d’arriver en ville et... " dit-elle.
" Non, ce n’est pas grave. Mais c’est plutôt surprenant, je veux dire. Vous ne savez pas qui je suis et vous dites à la milice que vous ne m’avez pas vu ? "
" Ah ! C’est vous qu’ils cherchaient ? "
Le jeune homme rit. Pas beaucoup plus âgé que moi, songea Hélène. Disons 24 ans. Au hasard.
" Mais merci. Vous m’avez rendu un grand service et je vous en suis redevable. "
" Cela dit… Il y en a un qui savait que vous étiez là… "
" Brun, beau gosse, sur un cheval pie ? " demanda-t-il.
" Heu… Oui, c’est possible. "
" C’est Ortwin. Il est de mon côté. Il sait où je me cache... " dit-il en lorgnant les branches de l’arbre.
" Ah. "
" Bon, mais vous entrerez bien ! Je vous offre un verre. "
" Je partais justement. "
" Vous partiez, mais pourquoi ? "
" L’auberge est pleine, et nous cherchons un endroit pour dormir… "
" L’auberge n’est jamais pleine pour mes amis. " rétorqua-t-il.
Hélène le dévisagea en fronçant les sourcils.
" Mais vous êtes qui ? " demanda-t-elle finalement.
" Je suis le respectable Galaad Ferwyn. Le propriétaire de cette auberge. " dit-il avec le sourire et d’un geste, il l’invita à la suivre. " Je vais envoyer quelqu’un s’occuper de vos chevaux et nous vous trouverons une sympathique petite chambre… Vous ne regretterez pas votre séjour aux Sangliers, je vous le promets ! "
Il poussa la porte, laissant les effluves de la salle s’échapper au dehors, puis fit volte-face.
" Attendez. "
Hélène s’immobilisa, les bras croisés.
" Je ne connais même pas votre nom. "
" Je suis Hélène. "
" Hélène. Hélène tout court ? "
" Oui. Pour l’instant. "
" Et bien, Dame Hélène, bienvenue aux Sangliers de l’Automne… "
Et ils entrèrent. Bien évidemment, la salle n’avait pas changé, et à nouveau, tous les clients se tournèrent vers eux. Hélène fut surprise de voir bourgeonner les sourires sur les visages patibulaires, et Galaad échangea un signe avec l’un ou l’autre, avant de se diriger d’un pas assuré vers le comptoir où Ibsen était en grande discussion avec l’aubergiste et un autre homme, plus grand, et à la mine sombre.
" Ran, ma belle, un verre et une bonne chambre pour mon amie Hélène ! " s’exclama Galaad en sautant sur un tabouret.
Ibsen tourna une mine interloquée vers sa compagne et celle-ci ne put qu’hausser les épaules. La brune demoiselle accoudée à son bar haussa les sourcils.
" Gal, tu es sûr ? "
" Je suis certain. Est-ce qu’il m’arrive de me tromper ? "
" Sans cesse. " intervint le nouveau venu.
Il était aussi grand que Galaad était petit. La mâchoire carrée, les sourcils broussailleux, les yeux noirs, Hélène n’aurait pas aimé le croiser dans une impasse en pleine nuit. Ses mains gigantesques reposaient sur le bois usé du bar et elle songea qu’il aurait sans doute pu tordre le coup d’un bœuf sans se formaliser.
" Je voulais dire de me tromper sur les gens, Galehaut. " dit Galaad en grimaçant.
" La dernière s’appelait Argentyne d’Armandor, si je me souviens bien… " fit Ran, avec un sourire contraint.
" Tu vas me poursuivre avec ça toute ma vie, hein… " s’offusqua le petit homme.
" Argentyne d’Eburon. " dit Galehaut.
" Argentyne d’Eburon " répéta Ran, sans se départir de son sourire.
" Bon, donc… Hélène, ici, m’a sauvé la mise avec la milice. Ça me suffit, à moi. "
Ran dévisagea Hélène. Cette dernière lut une immense suspicion dans le regard sombre de la jeune citadine, comme si elle tentait de percer son âme à jour. Hélène frémit sans pouvoir s’en empêcher.
" Et tu voyages avec l’herboriste, ici… " dit-elle alors.
" L’herbo… Ibsen, oui ! Je voyage avec Ibsen. "
" Pourquoi êtes-vous en ville, déjà ? " demanda Ran.
" Je vous l’ai déjà… " commença Ibsen.
" Justement, je veux l’entendre de sa bouche à elle. " dit la tenancière, un poing sur la hanche.
Galaad attrapa une chope de bière qui venait d’apparaître devant lui. Ran parvenait à tenir une conversation sans arrêter pour autant de servir sa clientèle, ou son patron, en l’occurrence.
" C’est vraiment très accueillant, comme manière de faire, je veux dire… Interroger les gens, comme ça. " dit-il à mi-voix.
" Oh, puis j’en ai assez! " s’exclama Ran et elle sortit de la pièce en empruntant la porte de ce qui devait être la cuisine.
" J’ai dit quelque chose ? " demanda Galaad.
Galehaut soupira.
" Tu es dur avec les gens qui te veulent du bien, Gal… "
" Je ne comprends pas. "
" Nous non plus, on ne te comprend pas. Mais fais comme bon te semble. "
Et il sortit sur les traces de la jeune femme.
" Si on dérange, on peut partir. " dit alors Ibsen, qui semblait déjà prêt à rallier la porte au pas de course. Hélène s’était raccrochée à son bras et se sentait extrêmement mal à l’aise. D’autant plus que la salle entière n’avait pas perdu un mot de leurs échanges.
" Mais non, pas du tout, c’est juste… Asseyez-vous quelque part. Je vous rejoins. J’envoie quelqu’un pour les chevaux. Asseyez-vous, tout ira bien. Je vais aller leur parler… "

Hélène et Ibsen s’installèrent près d’une fenêtre, qu’ils entrouvrirent pour glaner un peu d’air frais. Ils ne dirent rien, ils avaient besoin de cet instant de silence, de repos, même s’ils devaient finalement changer d’auberge. La jeune femme dévisagea son compagnon de route, qui semblait épuisé. Sous des dehors toujours enthousiastes, il accusait la distance beaucoup moins bien qu’elle. Sa faible constitution les avait souvent fait rire quand ils couraient, enfants, dans les broussailles, ou qu’ils faisaient des concours de plongée dans le bassin sous la cascade. A présent que la réalité les avait rattrapés et jetés sur les chemins, sa fragilité n’avait plus rien d’un petit détail comique. C’était un handicap quotidien qui leur ordonnait cette étape. Peut-être aurait-elle dû dire à Galaad qu’ils cherchaient un havre pour plusieurs semaines, et non pas un lit pour la nuit. Il serait temps de chercher un autre refuge demain. Ibsen avait besoin de dormir. Elle le regarda s’assoupir, d’abord résistant, puis finissant par se laisser aller, la tête penchée, appuyée sur les replis de sa cape sale. Tous leurs vêtements avaient besoin d’être lavés, et eux aussi. Les traits de son visage s’étaient complètement détendus, mais elle savait qu’il ferait des mauvais rêves, des rêves de ruine et de cendre, des rêves de leur mère, Méroë, et des rêves du petit paradis où ils avaient grandi. Elle résista à l’envie de le toucher. Il s’éveillerait, et ne le méritait pas.
Galaad reparut et sembla surpris.
" Votre ami dort. " constata-t-il.
" Il est très fatigué, oui. " Elle lui fit signe de s’asseoir et il s’exécuta. " Pouvons-nous rester dormir ici, juste une nuit ? Nous partirons dès demain, mais… Mais mon ami, Ibsen… Il a besoin de se reposer, vraiment. Je sais qu’il n’a pas l’air, comme ça, mais il n’est pas… "
" Ne me révélez rien de lui. Nous ne nous connaissons pas... Vous ne savez pas encore si nous serons amis. " la coupa Galaad.
Elle rougit.
" Je suis désolée, je… Je n’ai pas l’habitude de me méfier des gens... Je... "
Galaad sourit et posa une main sur son bras, qu’il serra doucement.
" Ne vous en faites pas. J’ai le même défaut. Mais… Mais  je pense que vous et moi allons bien nous entendre. Maintenant, je vais vous montrer votre chambre. Ou vos chambres, ça dépend si… "
" Je préfère pouvoir garder un œil sur lui. "
" Très bien. Voulez-vous que je demande à Galehaut de le porter en haut ? "
Hélène rit doucement.
" Je pense qu’il ne me le pardonnerait pas. Je vais le réveiller… "
" Comme vous voudrez. J’espère néanmoins que vous me ferez le plaisir de redescendre passer la soirée en notre compagnie… "
" Je pense, parce que je meurs de faim. "
" Je m’en réjouis. Ran est une excellente cuisinière, vous verrez… "

Les chambres des Sangliers de l’Automne n’avaient rien en commun avec la grande salle de l’auberge, comme s’il y avait eu une réelle volonté de contraste. Petites mais propres et lumineuses, elles étaient meublées simplement, avec goût, et la literie respirait la fraîcheur. Reconnaissant un lieu propice, Ibsen s’endormit en quelques minutes, et Hélène devina qu’il n’émergerait pas avant l’aube. Elle se lava rapidement, passa des vêtements plus confortables quoique fripés, et redescendit vers la salle, chose qu’elle n’aurait jamais fait ailleurs sans Ibsen. Mais ils avaient fait tant de chemin pour atteindre enfin Gérébra, la Cité des Nuages, qu’elle était trop excitée pour passer cette première soirée dans leur chambre. De véritables Gérébrans l’attendaient, juste en dessous, et la musique qui grimpait dans les escaliers annonçait une ambiance festive. C’était son premier soir dans la grande capitale, et il fallait qu’il soit mémorable. Ibsen pouvait ronfler tranquillement.

A peine eut-elle posé le pied sur le sol de la grande salle que Galaad fit son apparition et lui prit le bras.
" Votre ami est bien installé ? "
" Il dort comme un loir. " répondit-elle en se dégageant doucement.
Le jeune aubergiste sembla ne rien remarquer et la guida jusqu’à une table un peu à l’écart du centre des réjouissances. De nombreuses personnes avaient fait leur apparition et l’établissement résonnait de leurs rires et de leurs conversations.
" Alors, ce soir, nous avons… Du lapin rôti. Du lapin bouilli… Et du lapin… Je crois que c’est du lapin cru. " annonça-t-il avec le plus grand sérieux.
Elle sourit.
" Et que me conseillez-vous ? "
" Le lapin rôti. Le lapin bouilli, c’est pas génial, et puis en général, on le garde pour la tournée de deux heures du matin. "
" Oh. Lapin rôti, ce sera. "
" Excellent choix, je reviens… "
Il disparut entre les tables, l’abandonnant. Curieusement, personne ne semblait vouloir l’importuner et elle se relaxa imperceptiblement, captivée par les divers protagonistes de la soirée. Ran était au bar, distribuant bières et remontrances à la bande de soiffards qui avaient pris son comptoir d’assaut. Deux vieillards hilares jouaient des airs guillerets sur des instruments qu’Hélène ne reconnut pas, pour le plus grand plaisir de quelques couples disparates qui bondissaient entre les tables. Une prostituée racolait à la porte, un gentilhomme très intéressé suspendu à ses jupes. Une faune citadine comme elle l’avait imaginée sans jamais s’y confronter. Les Gérébrans.
" Et voilà. " dit Galaad en prenant place en face d’elle, deux assiettes à la main.
" Vous n’êtes pas obligé de me tenir compagnie. Je peux manger toute seule. " dit Hélène.
" Je vous ennuie déjà ? "
" Je n’ai pas dit ça. "
" Mais vous l’avez pensé. "
" Pas du tout. "
" Ça arrive que j’ennuie les gens. Ils disent que je suis trop bavard, que je les fatigue. Ran me dit ça souvent. "
" Si vous me fatiguez, je vous le dirai. "
" Bien. C’est la meilleure solution. "
Il fit signe à une demoiselle qui passait, un plateau à la main.
" Calia, amène nous un peu du vin, une bonne bouteille de sous l’armoire… " lui dit-elle, et elle s’esquiva.
" Je voulais m’excuser pour tout à l’heure. Vous… Vous voyez j’ai pas mal d’ennemis. Ran et Galehaut sont un peu mes gardes du corps attitrés, et ils trouvent que je suis léger dans la manière dont je distribue mon affection. Après, ils doivent rattraper les pots cassés. "
" Des ennemis ? "
Cela semblait tellement irréel d’avoir des " ennemis ".
" Oui. De beaux gros et ils sont tenaces. C’est une autre histoire. Je ne vais pas vous raconter mes aventures ce soir. Dites-moi plutôt ce qui vous amène à Gérébra. Vous avez un petit accent que je n’arrive pas à replacer. En tout cas, pas d’ici. Et vu l’usure des roues de votre chariot et des fers de vos montures, vous devez venir de loin. "
Hélène le regarda. Les yeux pétillants dans son visage rond, il semblait l’être le plus bienveillant du monde. Mais elle ne le connaissait pas. D’un autre coté, elle n’avait pas d’ennemis, elle, pas encore. Alors pourquoi ne pas raconter les choses à ce strict étranger? Le lendemain, elle reprendrait la route avec Ibsen, et rien de tout cela ne porterait à conséquence. Le vin était arrivé et il lui en versa un verre.
" Je… " murmura-t-elle.
" Vous pouvez manger avant de me répondre. "
Instinctivement, elle goûta le lapin, qui était savoureux.
" Je ne sais pas bien pourquoi nous sommes venus ici, en fait. Ça nous a semblé le plus logique. Le plus… Le plus naturel. Il fallait aller quelque part. Notre… Notre havre… "
Elle sentit les larmes lui monter aux yeux et porta une main à son front.
" Oh, je suis désolé, je ne voulais pas ramener des souvenirs difficiles… " fit-il, embarrassé.
Elle sourit au travers de son émotion.
" Non, ne vous excusez pas. Je suis moi-même surprise de ma réaction… "
Elle renversa la tête en arrière.
" Nous vivions dans un village, j’imagine. Nous l’appelions le havre, simplement… Nous n’avions aucun contact avec l’extérieur, en tout cas, nous, les enfants, aucun. Et puis un jour, tout a commencé à mourir, c’était comme un automne perpétuel, les arbres se craquelaient, la rivière s’est tarie, les animaux ont péri. Les adultes sont partis, un à un, sur le chemin, pour ne jamais revenir, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Méroë, Ibsen et moi. Méroë… C’était ma mère. Enfin, pas ma vraie mère, celle d’Ibsen, oui. Elle nous a dit de partir. Elle nous a fait préparer nos affaires, harnacher les chevaux, et nous lui avons obéi. Elle est restée, mais elle est morte, je le sais maintenant. Ibsen le sait. Et nous sommes venus jusqu’ici. Un peu au hasard… "
Elle posa les yeux sur Galaad, qui semblait à la fois incrédule, ému et très mal à l’aise.
" Je ne sais pas pourquoi je raconte ça, je dis un peu n’importe quoi, je suis fatiguée… "
" Ce n’est pas grave, vous avez bien le droit d’être fatiguée, Hélène. "
" Le lapin est très bon. "
" Je crois que c’est du faisan, en fait. "
" Ha. C’est tout aussi bien. "
" J’imagine. " Il regarda vers la salle. " Et vous ne savez pas ce que vous allez faire ici ? A Gérébra ? "
" Pas encore, non. Mais nous sommes jeunes, j’imagine que la vie s’ouvre à nous. " dit-elle avec un faible sourire.
" Ecoutez. Demain, allez place des Autours vers midi. Demandez à Ran de vous l’indiquer. Restez-y. Observez ce qu’il s’y passe. Puis décidez si vous demeurez parmi nous. Si oui, vous pouvez vous installer en haut aussi longtemps que vous le désirez. Si non… Si non, je me serai encore une fois trompé, mais j’ai l’habitude de me tromper. " dit-il.
" Place des Autours. "
" C’est dans le quartier de l’Aigle. Demain, c’est le jour du marché aux bestiaux. "
" Ah. "
" Faites-moi confiance. "
Hélène avait englouti son repas et étouffa un bâillement.
" Je vais vous laisser aller dormir. Ça a été un plaisir de faire votre connaissance. Nous verrons demain si nous irons plus loin. " ajouta-t-il en se levant.
Elle l’imita et ils échangèrent un petit sourire.
" Dormez bien. " dit-il.
" Merci. "
Doucement, elle gravit les marches qui la séparaient de la chambre où Ibsen dormait du sommeil du juste.


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