1. Les
Sangliers de l'Automne

Les
rues de la ville basse étaient
encombrées de mille et un badauds, bloquées par
d’innombrables chariots chargés de victuailles,
d’animaux étranges et d’objets
hétéroclites comme chaque année lors
de la grande foire d'automne. Fendant la foule avec
décontraction, une carriole bariolée cahotait sur
la route mal pavée de la capitale, remarquant à
peine le tumulte et n’étant en rien ralentie.
Violette et grise, elle était tirée par un cheval
albinos, qui gardait les oreilles pointées vers
l’avant et trottait allègrement sans montrer le
moindre signe d’excitation dans la cohue. Le cocher
était tranquillement appuyé contre le chambranle
de son véhicule, une cape mauve drapée sur les
épaules. Il mâchonnait un brin d’herbe
en souriant et dressait de temps en temps deux doigts devant lui en
marmonnant quelques mots. C’était un homme encore
jeune, brun, aux yeux très verts. Son expression avait
quelque chose de vaguement amusé. A ses cotés
trottait une jeune femme, en tenue de selle, montée sur un
étalon noir de jais, moins rassuré par le
tumulte. Néanmoins, les gens
s’écartaient sur son passage comme ils le
faisaient pour la carriole. La demoiselle avait l’air encore
plus joyeuse que son compagnon, et contemplait la populace
assemblée avec un sourire ravi. De temps à autre,
elle levait les yeux.
" Le Repos du
Guerrier ? "
annonça-t-elle en désignant une enseigne qui
grinçait sur la façade d’une maison
cossue.
"
Oh non, banal… " répondit
son compagnon de route.
"
Ne sois pas si
difficile…
Caméléon est crevé, Le
Ténébreux est plus que crevé, mon
postérieur est crevé lui aussi… "
"
Encore une…
"
"
Pff… Toi et
tes chiffres magiques ! "
"
Promis. "
"
Les Sangliers de
l’Automne ? "
"
Je prends ! "
"
Tu prends les
Sangliers de l’Automne ?
Pourquoi ? "
"
Parce que
c’est romantique ! "
s’exclama-t-il en s’engageant sous
l’arche de pierre qui séparait l’auberge
de la rue.
La
cour était
de petite taille,
encerclée par de hauts murs et deux bâtiments qui
formaient un angle droit : le corps du logis et les écuries.
Un hêtre pourpre en occupait le centre, et un tapis de
feuilles mortes étouffa le son des sabots lorsque les
voyageurs se glissèrent dans son ombre. L’homme
arrêta son cheval sous la ramure de l’arbre et
sauta de son siège. Il flatta l’encolure de
Caméléon qui encensa en renâclant,
presque déçu d’être
à bon port. A son tour, la jeune femme mit pied à
terre, attacha sa monture à l’arrière
du véhicule et les rejoignit. Derrière eux, le
capharnaüm de la ville semblait moins réel,
même s’ils pouvaient apercevoir le flot compact des
passants par l’ouverture du portail.
"
Incroyable ton
sortilège... Sans lui,
nous serions encore à la Porte Sud, coincé
derrière ce char à bœufs qui puait les
vieux champignons… " fit-elle.
"
Je l’ai
appelé
Fend-La-Foule, et je dois dire qu’il a eu son
utilité... " répondit-il avec le sourire.
Ils
levèrent
les yeux sur
l’enseigne et la devanture de l’auberge. Massive,
bardée de croisillons en bois apparent, elle
était un de ces beaux édifices remontant aux
origines de Gérébra, ayant survécu
à de nombreuses guerres, autant d’incendies et
d’inondations. Sur une plaque de bois, suspendue au dessus de
la porte, deux grands sangliers peints fouinaient la terre de leurs
défenses, soulevant une myriade de feuilles mortes. Les deux
voyageurs se dévisagèrent avec une grimace.
"
Les Sangliers de
l’Automne,
hein… Espérons qu’ils sont plus
accueillants que ceux qu’on a croisés dans
Shallow. " railla-t-elle en rejoignant la porte.
L’homme
se
frotta le visage pour en
retirer une partie de la poussière du voyage puis lui
décocha un sourire ironique.
"
Sois positive,
Hélène,
positive ! C’est le secret. "
Il
poussa la lourde
porte pour entrer dans la
salle.
"
Un bon lit et un bon
bain, c’est
ça le vrai secret… " grogna-t-elle en le suivant.
Hélène
avait une mauvaise opinion des tavernes et autres bouges dans lesquels
ils s’étaient arrêtés sur la
route. La plupart étaient peuplés
d’individus peu recommandables qui lui avaient fait des
avances parfois insistantes, et comme Ibsen n’avait rien
d’un guerrier, elle avait souvent dû
s’éclipser en vitesse. Ils avaient fini par dormir
au creux des bois, à l’arrière de la
carriole, pour se prémunir d’ennuis plus
sérieux. Mais le confort laissait à
désirer, et si Ibsen aimait se laver dans les cascades
glacées, elle y avait juste glissé un petit
orteil avant de décider que la poussière
était bonne pour la santé.
L’intérieur
des Sangliers de l’Automne puait la sueur et la
bière, comme partout ailleurs. Une douzaine de clients
étaient éparpillés autour des tables,
et tous se tournèrent vers eux à leur
entrée. Derrière le bar, se trouvait la
tenancière, qui les dévisagea
sévèrement. Elle ne concordait pas avec la
représentation de l’aubergiste qu’avait
Hélène, car elle était
svelte et jolie, manifestement plus soignée que son
établissement. Brune, les yeux sombres, elle avait la
beauté des femmes du sud que chantaient les
ménestrels.
"
Nous sommes complets ! " lança-t-elle en les voyant
approcher.
Hélène
lâcha un soupir sonore et se laissa tomber sur un tabouret.
Elle accrocha la cape d’Ibsen d’une main et
l’obligea à faire volte-face.
"
Voilà où nous en sommes avec tes chiffres
magiques… J’espère que tu es
prêt à fendre la foule une fois de
plus… "
"
Je peux lui demander si elle a une idée de où
nous pourrions trouver à loger,
peut-être… "
"
Tu peux faire ça. "
"
Je vais faire ça. Positive, ma belle. La journée
n’est pas terminée. "
"
J’ai envie de dormir, Ibsen. "
"
Toute chose vient en son temps. "
"
Ah oui, ça c’est une grande parole, tiens. "
Il
dégagea sa cape d’un coup sec et gagna le
comptoir. Hélène l’entendit
échanger un salut poli avec la tenancière puis
s’engager dans une conversation. Ibsen était un
charmeur, il était probablement lancé pour vingt
minutes. Au prix d’un effort douloureux, elle avait vraiment
mal aux reins, Hélène s’extirpa de son
siège et retourna à
l’extérieur. Caméléon
fouinait dans les feuilles mortes, les naseaux frémissants.
Le Ténébreux avait l’attitude du cheval
à moitié endormi, appuyé contre le
bois de la carriole, un sabot levé. La jeune femme eut un
pincement de cœur à l’idée de
les renvoyer dans le désordre de la civilisation. Ils
marchaient depuis plus de huit heures et avaient bien
mérité un peu de repos.
Elle
regagnait la carriole lorsque la silhouette d’un homme se
dessina dans l’espace du portail. Hors d’haleine,
il courut droit vers elle. Un instant, leurs regards se
croisèrent. Plutôt petit, habillé tout
de noir, il avait d’étranges yeux aux reflets
violets. Il lui sourit amicalement, puis d’un saut, prit
appui sur la carriole, se hissa sur le toit, attrapa une branche du
hêtre, et disparut dans sa ramure. Le tout avait pris
seulement quelques secondes. Hélène resta
interdite, lorsque avec fracas, un groupe de cavaliers
déboucha dans la cour. Elle reconnut
immédiatement l’uniforme rouge frappé
d’un cheval ailé de la milice urbaine de
Gérébra. Plusieurs fois au cour des
dernières semaines, elle avait eu
l’opportunité de se familiariser avec les couleurs
des différents corps de l’armée
régulière, rouge pour les miliciens, vert pour
les hommes de Shallow, bleu pour les militaires et gris pour la marine.
Les chevaliers dragons portaient du jaune, mais elle n’en
avait encore vu aucun. Le cheval ailé, bien sûr,
était le symbole du royaume gérébran.
Al Feratz, l’esprit des nuages, veille sur nous, pensa
Hélène.
"
Vous ! Avez-vous vu un homme venir par ici ! ? " l’apostropha
le premier cavalier, sûrement un gradé, la barbe
courte et soignée, le regard plus bleu que le ciel en
été.
"
Un homme ? "
"
Petit, habillé en noir ? " continua-t-il.
Hélène
le scruta. Il avait la mine furieuse et tirait sans
modération sur les rênes de sa monture, une
malheureuse jument rousse. Jeune, sans doute pas plus de trente ans,
mais déjà arrogant.
"
Je n’ai vu personne. " annonça-t-elle
d’une voix égale.
"
Personne ? "
"
Personne, personne. " Elle haussa les épaules. "
Désolée, capitaine… "
Il
cracha par terre et son cheval fit un écart.
"
On repart, les gars! " s’exclama-t-il à
l’intention de ses hommes et mit le cap sur la sortie.
Hélène
remarqua qu’un des miliciens jetait des coups
d’œil furtifs vers le hêtre, et finit par
croiser son regard. Il n’était pas dupe. Il fila
néanmoins sans rien dire à la suite de sa
compagnie, et dans le même tonnerre, les cavaliers
disparurent dans la foule. Hélène soupira et
frissonna un instant. Une seconde plus tard, le curieux fuyard
était à ses côtés, des
morceaux d’écorce maculant son costume,
qu’il balaya de la main.
"
On se connaît ? " demanda-t-il en la regardant droit dans les
yeux, une moue suspicieuse sur les traits.
"
Non. Je ne crois pas. " répondit-elle.
"
Pourquoi m’avez-vous couvert, alors ? "
"
Parce que je le sentais comme ça. " dit
Hélène, simplement.
"
Vous êtes sûre que vous ne savez pas qui je suis ? "
Elle
le détailla. Il devait mesurer un mètre
septante-cinq, pas plus. Mince mais musclé, dans son costume
noir, il avait la dégaine d’un coupe-jarret de
conte de fées. Le cheveu sombre, court, et puis ses
étranges yeux violets rajoutaient une once de
ténèbres à son personnage. Pourtant
son visage ouvert avait quelque chose de naïf et de
bienveillant.
"
Je n’en ai aucune idée, je suis
désolée, je ne voudrais pas vous manquer de
respect si vous êtes quelqu’un de connu ou
quoi… Mais je viens d’arriver en ville et... "
dit-elle.
"
Non, ce n’est pas grave. Mais c’est
plutôt surprenant, je veux dire. Vous ne savez pas qui je
suis et vous dites à la milice que vous ne m’avez
pas vu ? "
"
Ah ! C’est vous qu’ils cherchaient ? "
Le
jeune homme rit. Pas beaucoup plus âgé que moi,
songea Hélène. Disons 24 ans. Au hasard.
"
Mais merci. Vous m’avez rendu un grand service et je vous en
suis redevable. "
"
Cela dit… Il y en a un qui savait que vous étiez
là… "
"
Brun, beau gosse, sur un cheval pie ? " demanda-t-il.
"
Heu… Oui, c’est possible. "
"
C’est Ortwin. Il est de mon côté. Il
sait où je me cache... " dit-il en lorgnant les branches de
l’arbre.
"
Ah. "
"
Bon, mais vous entrerez bien ! Je vous offre un verre. "
"
Je partais justement. "
"
Vous partiez, mais pourquoi ? "
"
L’auberge est pleine, et nous cherchons un endroit pour
dormir… "
"
L’auberge n’est jamais pleine pour mes amis. "
rétorqua-t-il.
Hélène
le dévisagea en fronçant les sourcils.
"
Mais vous êtes qui ? " demanda-t-elle finalement.
"
Je suis le respectable Galaad Ferwyn. Le propriétaire de
cette auberge. " dit-il avec le sourire et d’un geste, il
l’invita à la suivre. " Je vais envoyer
quelqu’un s’occuper de vos chevaux et nous vous
trouverons une sympathique petite chambre… Vous ne
regretterez pas votre séjour aux Sangliers, je vous le
promets ! "
Il
poussa la porte, laissant les effluves de la salle
s’échapper au dehors, puis fit volte-face.
"
Attendez. "
Hélène
s’immobilisa, les bras croisés.
"
Je ne connais même pas votre nom. "
"
Je suis Hélène. "
"
Hélène. Hélène tout court ?
"
"
Oui. Pour l’instant. "
"
Et bien, Dame Hélène, bienvenue aux Sangliers de
l’Automne… "
Et
ils entrèrent. Bien évidemment, la salle
n’avait pas changé, et à nouveau, tous
les clients se tournèrent vers eux.
Hélène fut surprise de voir bourgeonner les
sourires sur les visages patibulaires, et Galaad échangea un
signe avec l’un ou l’autre, avant de se diriger
d’un pas assuré vers le comptoir où
Ibsen était en grande discussion avec l’aubergiste
et un autre homme, plus grand, et à la mine sombre.
"
Ran, ma belle, un verre et une bonne chambre pour mon amie
Hélène ! " s’exclama Galaad en sautant
sur un tabouret.
Ibsen
tourna une mine interloquée vers sa compagne et celle-ci ne
put qu’hausser les épaules. La brune demoiselle
accoudée à son bar haussa les sourcils.
"
Gal, tu es sûr ? "
"
Je suis certain. Est-ce qu’il m’arrive de me
tromper ? "
"
Sans cesse. " intervint le nouveau venu.
Il
était aussi grand que Galaad était petit. La
mâchoire carrée, les sourcils broussailleux, les
yeux noirs, Hélène n’aurait pas
aimé le croiser dans une impasse en pleine nuit. Ses mains
gigantesques reposaient sur le bois usé du bar et elle
songea qu’il aurait sans doute pu tordre le coup
d’un bœuf sans se formaliser.
"
Je voulais dire de me tromper sur les gens, Galehaut. " dit Galaad en
grimaçant.
"
La dernière s’appelait Argentyne
d’Armandor, si je me souviens bien… " fit Ran,
avec un sourire contraint.
"
Tu vas me poursuivre avec ça toute ma vie, hein…
" s’offusqua le petit homme.
"
Argentyne d’Eburon. " dit Galehaut.
"
Argentyne d’Eburon " répéta Ran, sans
se départir de son sourire.
"
Bon, donc… Hélène, ici, m’a
sauvé la mise avec la milice. Ça me suffit,
à moi. "
Ran
dévisagea Hélène. Cette
dernière lut une immense suspicion dans le regard sombre de
la jeune citadine, comme si elle tentait de percer son âme
à jour. Hélène frémit sans
pouvoir s’en empêcher.
"
Et tu voyages avec l’herboriste, ici… " dit-elle
alors.
"
L’herbo… Ibsen, oui ! Je voyage avec Ibsen. "
"
Pourquoi êtes-vous en ville, déjà ? "
demanda Ran.
"
Je vous l’ai déjà… "
commença Ibsen.
"
Justement, je veux l’entendre de sa bouche à elle.
" dit la tenancière, un poing sur la hanche.
Galaad
attrapa une chope de bière qui venait
d’apparaître devant lui. Ran parvenait à
tenir une conversation sans arrêter pour autant de servir sa
clientèle, ou son patron, en l’occurrence.
"
C’est vraiment très accueillant, comme
manière de faire, je veux dire… Interroger les
gens, comme ça. " dit-il à mi-voix.
"
Oh, puis j’en ai assez! " s’exclama Ran et elle
sortit de la pièce en empruntant la porte de ce qui devait
être la cuisine.
"
J’ai dit quelque chose ? " demanda Galaad.
Galehaut
soupira.
"
Tu es dur avec les gens qui te veulent du bien, Gal… "
"
Je ne comprends pas. "
"
Nous non plus, on ne te comprend pas. Mais fais comme bon te semble. "
Et
il sortit sur les traces de la jeune femme.
"
Si on dérange, on peut partir. " dit alors Ibsen, qui
semblait déjà prêt à rallier
la porte au pas de course. Hélène
s’était raccrochée à son
bras et se sentait extrêmement mal à
l’aise. D’autant plus que la salle
entière n’avait pas perdu un mot de leurs
échanges.
"
Mais non, pas du tout, c’est juste… Asseyez-vous
quelque part. Je vous rejoins. J’envoie quelqu’un
pour les chevaux. Asseyez-vous, tout ira bien. Je vais aller leur
parler… "
Hélène
et Ibsen s’installèrent près
d’une fenêtre, qu’ils entrouvrirent pour
glaner un peu d’air frais. Ils ne dirent rien, ils avaient
besoin de cet instant de silence, de repos, même
s’ils devaient finalement changer d’auberge. La
jeune femme dévisagea son compagnon de route, qui semblait
épuisé. Sous des dehors toujours enthousiastes,
il accusait la distance beaucoup moins bien qu’elle. Sa
faible constitution les avait souvent fait rire quand ils couraient,
enfants, dans les broussailles, ou qu’ils faisaient des
concours de plongée dans le bassin sous la cascade. A
présent que la réalité les avait
rattrapés et jetés sur les chemins, sa
fragilité n’avait plus rien d’un petit
détail comique. C’était un handicap
quotidien qui leur ordonnait cette étape.
Peut-être aurait-elle dû dire à Galaad
qu’ils cherchaient un havre pour plusieurs semaines, et non
pas un lit pour la nuit. Il serait temps de chercher un autre refuge
demain. Ibsen avait besoin de dormir. Elle le regarda
s’assoupir, d’abord résistant, puis
finissant par se laisser aller, la tête penchée,
appuyée sur les replis de sa cape sale. Tous leurs
vêtements avaient besoin d’être
lavés, et eux aussi. Les traits de son visage
s’étaient complètement
détendus, mais elle savait qu’il ferait des
mauvais rêves, des rêves de ruine et de cendre, des
rêves de leur mère, Méroë, et
des rêves du petit paradis où ils avaient grandi.
Elle résista à l’envie de le toucher.
Il s’éveillerait, et ne le méritait
pas.
Galaad
reparut et sembla surpris.
"
Votre ami dort. " constata-t-il.
"
Il est très fatigué, oui. " Elle lui fit signe de
s’asseoir et il s’exécuta. "
Pouvons-nous rester dormir ici, juste une nuit ? Nous partirons
dès demain, mais… Mais mon ami, Ibsen…
Il a besoin de se reposer, vraiment. Je sais qu’il
n’a pas l’air, comme ça, mais il
n’est pas… "
"
Ne me révélez rien de lui. Nous ne nous
connaissons pas... Vous ne savez pas encore si nous serons amis. " la
coupa Galaad.
Elle
rougit.
"
Je suis désolée, je… Je n’ai
pas l’habitude de me méfier des gens... Je... "
Galaad
sourit et posa une main sur son bras, qu’il serra doucement.
"
Ne vous en faites pas. J’ai le même
défaut. Mais… Mais je pense que vous et
moi allons bien nous entendre. Maintenant, je vais vous montrer votre
chambre. Ou vos chambres, ça dépend
si… "
"
Je préfère pouvoir garder un œil sur
lui. "
"
Très bien. Voulez-vous que je demande à Galehaut
de le porter en haut ? "
Hélène
rit doucement.
"
Je pense qu’il ne me le pardonnerait pas. Je vais le
réveiller… "
"
Comme vous voudrez. J’espère néanmoins
que vous me ferez le plaisir de redescendre passer la soirée
en notre compagnie… "
"
Je pense, parce que je meurs de faim. "
"
Je m’en réjouis. Ran est une excellente
cuisinière, vous verrez… "
Les
chambres des Sangliers de l’Automne n’avaient rien
en commun avec la grande salle de l’auberge, comme
s’il y avait eu une réelle volonté de
contraste. Petites mais propres et lumineuses, elles étaient
meublées simplement, avec goût, et la literie
respirait la fraîcheur. Reconnaissant un lieu propice, Ibsen
s’endormit en quelques minutes, et
Hélène devina qu’il
n’émergerait pas avant l’aube. Elle se
lava rapidement, passa des vêtements plus confortables
quoique fripés, et redescendit vers la salle, chose
qu’elle n’aurait jamais fait ailleurs sans Ibsen.
Mais ils avaient fait tant de chemin pour atteindre enfin
Gérébra, la Cité des Nuages,
qu’elle était trop excitée pour passer
cette première soirée dans leur chambre. De
véritables Gérébrans
l’attendaient, juste en dessous, et la musique qui grimpait
dans les escaliers annonçait une ambiance festive.
C’était son premier soir dans la grande capitale,
et il fallait qu’il soit mémorable. Ibsen pouvait
ronfler tranquillement.
A
peine eut-elle posé le pied sur le sol de la grande salle
que Galaad fit son apparition et lui prit le bras.
"
Votre ami est bien installé ? "
"
Il dort comme un loir. " répondit-elle en se
dégageant doucement.
Le
jeune aubergiste sembla ne rien remarquer et la guida
jusqu’à une table un peu à
l’écart du centre des réjouissances. De
nombreuses personnes avaient fait leur apparition et
l’établissement résonnait de leurs
rires et de leurs conversations.
"
Alors, ce soir, nous avons… Du lapin rôti. Du
lapin bouilli… Et du lapin… Je crois que
c’est du lapin cru. " annonça-t-il avec le plus
grand sérieux.
Elle
sourit.
"
Et que me conseillez-vous ? "
"
Le lapin rôti. Le lapin bouilli, c’est pas
génial, et puis en général, on le
garde pour la tournée de deux heures du matin. "
"
Oh. Lapin rôti, ce sera. "
"
Excellent choix, je reviens… "
Il
disparut entre les tables, l’abandonnant. Curieusement,
personne ne semblait vouloir l’importuner et elle se relaxa
imperceptiblement, captivée par les divers protagonistes de
la soirée. Ran était au bar, distribuant
bières et remontrances à la bande de soiffards
qui avaient pris son comptoir d’assaut. Deux vieillards
hilares jouaient des airs guillerets sur des instruments
qu’Hélène ne reconnut pas, pour le plus
grand plaisir de quelques couples disparates qui bondissaient entre les
tables. Une prostituée racolait à la porte, un
gentilhomme très intéressé suspendu
à ses jupes. Une faune citadine comme elle l’avait
imaginée sans jamais s’y confronter. Les
Gérébrans.
"
Et voilà. " dit Galaad en prenant place en face
d’elle, deux assiettes à la main.
"
Vous n’êtes pas obligé de me tenir
compagnie. Je peux manger toute seule. " dit
Hélène.
"
Je vous ennuie déjà ? "
"
Je n’ai pas dit ça. "
"
Mais vous l’avez pensé. "
"
Pas du tout. "
"
Ça arrive que j’ennuie les gens. Ils disent que je
suis trop bavard, que je les fatigue. Ran me dit ça souvent.
"
"
Si vous me fatiguez, je vous le dirai. "
"
Bien. C’est la meilleure solution. "
Il
fit signe à une demoiselle qui passait, un plateau
à la main.
"
Calia, amène nous un peu du vin, une bonne bouteille de sous
l’armoire… " lui dit-elle, et elle
s’esquiva.
"
Je voulais m’excuser pour tout à
l’heure. Vous… Vous voyez j’ai pas mal
d’ennemis. Ran et Galehaut sont un peu mes gardes du corps
attitrés, et ils trouvent que je suis léger dans
la manière dont je distribue mon affection.
Après, ils doivent rattraper les pots cassés. "
"
Des ennemis ? "
Cela
semblait tellement irréel d’avoir des " ennemis ".
"
Oui. De beaux gros et ils sont tenaces. C’est une autre
histoire. Je ne vais pas vous raconter mes aventures ce soir. Dites-moi
plutôt ce qui vous amène à
Gérébra. Vous avez un petit accent que je
n’arrive pas à replacer. En tout cas, pas
d’ici. Et vu l’usure des roues de votre chariot et
des fers de vos montures, vous devez venir de loin. "
Hélène
le regarda. Les yeux pétillants dans son visage rond, il
semblait l’être le plus bienveillant du monde. Mais
elle ne le connaissait pas. D’un autre coté, elle
n’avait pas d’ennemis, elle, pas encore. Alors
pourquoi ne pas raconter les choses à ce strict
étranger? Le lendemain, elle reprendrait la route avec
Ibsen, et rien de tout cela ne porterait à
conséquence. Le vin était arrivé et il
lui en versa un verre.
"
Je… " murmura-t-elle.
"
Vous pouvez manger avant de me répondre. "
Instinctivement,
elle goûta le lapin, qui était savoureux.
"
Je ne sais pas bien pourquoi nous sommes venus ici, en fait.
Ça nous a semblé le plus logique. Le
plus… Le plus naturel. Il fallait aller quelque part.
Notre… Notre havre… "
Elle
sentit les larmes lui monter aux yeux et porta une main à
son front.
"
Oh, je suis désolé, je ne voulais pas ramener des
souvenirs difficiles… " fit-il, embarrassé.
Elle
sourit au travers de son émotion.
"
Non, ne vous excusez pas. Je suis moi-même surprise de ma
réaction… "
Elle
renversa la tête en arrière.
"
Nous vivions dans un village, j’imagine. Nous
l’appelions le havre, simplement… Nous
n’avions aucun contact avec l’extérieur,
en tout cas, nous, les enfants, aucun. Et puis un jour, tout a
commencé à mourir, c’était
comme un automne perpétuel, les arbres se craquelaient, la
rivière s’est tarie, les animaux ont
péri. Les adultes sont partis, un à un, sur le
chemin, pour ne jamais revenir, jusqu’à ce
qu’il ne reste plus que Méroë, Ibsen et
moi. Méroë… C’était
ma mère. Enfin, pas ma vraie mère, celle
d’Ibsen, oui. Elle nous a dit de partir. Elle nous a fait
préparer nos affaires, harnacher les chevaux, et nous lui
avons obéi. Elle est restée, mais elle est morte,
je le sais maintenant. Ibsen le sait. Et nous sommes venus
jusqu’ici. Un peu au hasard… "
Elle
posa les yeux sur Galaad, qui semblait à la fois
incrédule, ému et très mal
à l’aise.
"
Je ne sais pas pourquoi je raconte ça, je dis un peu
n’importe quoi, je suis fatiguée… "
"
Ce n’est pas grave, vous avez bien le droit
d’être fatiguée,
Hélène. "
"
Le lapin est très bon. "
"
Je crois que c’est du faisan, en fait. "
"
Ha. C’est tout aussi bien. "
"
J’imagine. " Il regarda vers la salle. " Et vous ne savez pas
ce que vous allez faire ici ? A Gérébra ? "
"
Pas encore, non. Mais nous sommes jeunes, j’imagine que la
vie s’ouvre à nous. " dit-elle avec un faible
sourire.
"
Ecoutez. Demain, allez place des Autours vers midi. Demandez
à Ran de vous l’indiquer. Restez-y. Observez ce
qu’il s’y passe. Puis décidez si vous
demeurez parmi nous. Si oui, vous pouvez vous installer en haut aussi
longtemps que vous le désirez. Si non… Si non, je
me serai encore une fois trompé, mais j’ai
l’habitude de me tromper. " dit-il.
"
Place des Autours. "
"
C’est dans le quartier de l’Aigle. Demain,
c’est le jour du marché aux bestiaux. "
"
Ah. "
"
Faites-moi confiance. "
Hélène
avait englouti son repas et étouffa un bâillement.
"
Je vais vous laisser aller dormir. Ça a
été un plaisir de faire votre connaissance. Nous
verrons demain si nous irons plus loin. " ajouta-t-il en se levant.
Elle
l’imita et ils échangèrent un petit
sourire.
"
Dormez bien. " dit-il.
"
Merci. "
Doucement,
elle gravit les marches qui la séparaient de la chambre
où Ibsen dormait du sommeil du juste.